Définir et agir face aux violences obstétricales : savoirs et expériences en concurrence

La question des violences obstétricales a connu une importante médiatisation courant 2017 en France. Et en Suisse ? Qui en a parlé et comment ? Quels savoirs et quelles expériences ont été mobilisés, et comment ont-ils été reçus ? Un projet de recherche de HESAV, financé par le FNS et en collaboration avec l’Université de Genève, s’est penché sur le sujet. Il offre aux milieux de soins et de l’action publique un matériel réflexif fondamental pour penser les pratiques obstétricales. Les résultats seront présentés lors d’une journée d’étude en septembre.

A travers une étude en trois volets, une équipe de deux chercheuses de HESAV et deux chercheuses de l’Université de Genève a croisé les approches disciplinaires pour analyser les différentes perspectives autour des « violences obstétricales ». L’enquête a commencé par l’exploration des discours médiatiques et d’expertise par Solène Gouilhers. « Ce sont les acteurs les plus visibles pendant cette controverse », relève Clara Blanc, assistante doctorante à HESAV dont la thèse s’inscrit dans le projet. Les milieux associatifs, quant à eux, se sont peu exprimés. « Du côté des féministes, la controverse tombe en plein #MeToo, explique Clara Blanc à propos du travail de Solène Gouilhers, Co-directrice scientifique du projet. Et les groupes de parole tendent à mettre à distance la question de la violence ».

Focus sur le consentement, invisibilisation des autres enjeux

Les résultats de cette première partie conduite par Solène Gouilhers et Anne-Charlotte Millepied montrent que, dans le débat public, les violences obstétricales ont souvent été réduites au non-respect du consentement des patientes. Si le sujet est certes d’importance, ce n’est pourtant pas la seule forme de violence rencontrée lors de la prise en charge obstétricale.

Un deuxième volet de l’étude s’est intéressé aux expériences de soins de femmes minorisées, en situation de migration. « Lors des entretiens, elles valorisent le soutien qu’elles reçoivent, explique Patricia Perrenoud, Professeure HES associée à HESAV. Mais elles mettent aussi en exergue les problèmes récurrents qu’elles rencontrent, bien souvent invisibilisés dans les débats ». Par exemple, elles notent un manque d’écoute qui entraîne des retards de diagnostic et des risques sérieux pour elles et leurs fœtus. L’absence d’interprète induit un non-respect systémique du consentement. Les pertes de grossesse, le deuil périnatal et l’accompagnement psychologique font moins l’objets d’attention pour ces femmes. « Nous observons ainsi des injustices reproductives et des formes de racisme dans les soins, conclut Patricia Perrenoud. Ces questions mériteraient d’être mobilisées dans les débats concernant les violences obstétricales ».

Que faire des récits subjectifs dans les dispositifs de soins ?

Un troisième volet de l’enquête s’est intéressé aux dispositifs de prise en charge des violences obstétricales dans les milieux du soin. A l’intérieur de ceux-ci, les situations tendent à être qualifiées d’’’accouchements traumatiques’’ et les violences sont peu adressées. « Ce volet montre toute l’ambivalence et l’ambiguïté du traitement des violences obstétricales », résume Clara Blanc, en charge de cette partie de l’étude dans le cadre de sa thèse. En effet, un même discours soignant peut d’une part reconnaître le traumatisme et ses conséquences et d’autre part le renvoyer à un fait individuel. « Ce paradoxe est bien illustré quand un événement est désigné ‘’vécu comme violent’’ ou seulement comme subjectivement "traumatique", poursuit Clara Blanc. Dans certains cas, il s’agit d’une mise à distance relativiste empreinte de paternalisme et qui nie la réalité systémique des violences ».

Globalement, cette partie de l’étude questionne la place accordée à la subjectivité des patient·es dans les soins : quand permet-elle de considérer les vécus et les savoirs des personnes et quand permet-elle de mettre à distance les faits qui produisent les expériences négatives ? C’est l’un des points sur lequel Clara Blanc a orienté sa recherche : « J’ai analysé la manière dont les institutions considèrent et intègrent ces récits : sont-ils des outils de soins pour reconfigurer les expériences et traiter le trauma ? Des outils réflexifs pour penser et faire évoluer les pratiques ? ».

Dans son ensemble, l’étude a permis d’explorer les conditions de rencontre entre les récits des personnes concernées et les récits d’expertise. Elle interroge la concurrence entre les types de savoirs et les inégalités qui peuvent en découler lorsque les discours réduisent les vécus à la subjectivité individuelle. « En cela, c’est un sujet de santé publique et de justice reproductive », conclut Patricia Perrenoud. Si la controverse est de moindre intensité en Suisse qu’en France par exemple, cette recherche offre une opportunité de réflexivité indispensable aux soignant·es et acteur·ices de l’action publique.

Journée d’étude : « Entre continuum des violences et prises en soin - controverses, récits et justice reproductive »

8 septembre 2026, Université de Genève (Uni-Mail)

Journée organisée par Patricia Perrenoud (HESAV), Solène Gouilhers (UNIGE), Clara Blanc (HESAV et UNIGE), Anne-Charlotte Millepied (UNIGE). Clôture du projet FNS intitulé : « Les ‘’violences obstétricales’’ des controverses aux prises en charge : mobilisations, savoirs, expériences ».

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